langues, écologie, environnement


Nous parlons tout le temps de sauver “la planète”, mais en réalité, c’est nous qu’il s’agit de sauver. La planète continuera de tourner sur son axe et autour du soleil – simplement, elle pourrait bien le faire sans nous” Susan George, Leur crise, nos solutions Albin Michel, 2010. 

“On ne protège bien que ce que l’on aime”, dit avec raison Jean-Valère Géronimi, initiateur du projet “Mer en fête” de l’association bastiaise U Marinu. Le projet Mer en Fête, qui connaissait en 2018 sa 25ème édition, réunit des classes de primaire et de collège pour une journée sur un bateau, un de ces grands bateaux qui font la liaison entre Marseille et la Corse, successivement dans les 3 ports de Marseille, de Bastia, et d’Ajaccio. De nombreuses associations d’éducation à l’environnement animent, à bord, des ateliers de prise de conscience des menaces que la pollution et l’incurie des hommes font peser sur le devenir de la Mare Nostrum, et de la nécessité de la protéger. Les dauphins, les baleines sont les ambassadeurs les plus populaires de cette sensibilisation.

La pédagogie de cette éducation à l’environnement vise à  développer l’amour de la nature, de la planète et de la mer. C’est parfois au prix de la culpabilisation des personnes, représentantes d’une espèce irresponsable qui leur est présentée comme destructrice de toutes ces beautés. On en oublierait presque que si la planète peut nous être précieuse, c’est que nous sommes là pour la goûter. Si nous défendons la nature et la mer, c’est parce que la nature et la mer nous sont nécessaires, et parce que nous faisons partie des écosystèmes que nous voulons protéger. Quand nous sommes intervenus au nom des labos de babel à U Marinu, nous présentions nos ateliers aux enfants en attirant leur attention sur ce point obscur de l’éducation à l’environnement. Notre environnement inclut l’espèce humaine. Nous défendons la diversité des langues comme on défend la diversité des espèces vivantes : parce que la diversité des langues est la condition de la vie et du développement de l’humanité comme espèce pensante, créatrice et parlante. Pour défendre les langues, il faut les aimer. Sur le bateau, où les activités concernent la Méditerranée, nos ateliers ont pour finalité de créer chez les enfants un lien d’amour avec toutes les langues de la Méditerranée (mais aussi les autres, bien sûr, les langues migrent aussi).

Faire que les personnes se découvrent elles-mêmes aimables, dans ce processus, comme membres d’une espèce inventive, et vivent l’expérience du sentiment d’une continuité possible, contre les apparences, de la nature et des cultures, du monde animal et de l’humain.

Suite à une soirée délicieuse passée à réfléchir avec Corinne, des Labos de Babel, et Sidonie, militante de l’éducation à l’environnement, aux rapports entre la défense de l’égalité des langues et l’éducation à l’environnement, une clarté s’est faite dans mon esprit à ce propos.

Le parti pris qui préside à la fondation des Labos de Babel Monde est audacieux. En ces temps de repli identitaire partout porteurs de menaces de guerre, abandonnant un paradigme universaliste entaché d’ethnocentrisme, nous œuvrons à construire une mentalité de paix ; au-delà de ce que nous appelons une culture de paix, qui me semble concerner des comportements sociaux, une conscience immédiate et des modifications de comportements intellectuels fondés sur la reconnaissance et la défense collective des identités linguistiques, comme patrimoine pluriel commun. L’éducation à l’environnement me paraît devoir elle aussi changer de pôle.

On peut être audacieux dans sa tête quand on s’appuie sur une expérience vécue, diverse, surprenante, et cohérente.  Une “simple” invention “simplement” pédagogique peut ouvrir des portes dans l’imaginaire, et y construire de la confiance en soi et dans les autres, en débusquant “simplement” quelques interdits et tabous. Certains rapports de domination ont été marqués jusqu’ici du signe du progrès : une République Française rendue monolingue par conviction égalitariste, par exemple. Or nous sommes tou(te)s polyglottes de naissance. La République et son système éducatif ont fait de nous tou(te)s des polyglottes contrarié(e)s et des monolingues convaincus. Ajoutons que, notre expérience internationale nous le montre régulièrement, la France partage largement sur la planète ce complexe du monolingue.  Y compris parmi les habitants de pays qui, ne bénéficiant pas de systèmes éducatifs égalitaires, sont restés des polyglottes dans la vie.  Comment croire à l’égalité des langues et la défendre quand on est dressé depuis des siècles à en désirer la pureté, à soumettre sa propre langue à l’autorité des savants ? Alors, renouer en soi, en quelques dizaines de minutes ou quelques heures, par le biais de quelques situations un peu ludiques, avec l’ensemble du langage humain, ressentir dans son corps la puissance d’imagination et de création que donne à l’humanité la créativité de son langage, constitue une expérience fondatrice, qui libère et mobilise davantage que les milliers de discours de désolation et de peur, les leçons de morale ou de sociologie qui font le quotidien d’une vie citoyenne.

Corinne et moi avons gardé le souvenir impressionné d’un grand soleil généreux qui suivait, dans un diaporama, l’image angoissante d’une fin de route désolée, choisie pour symboliser la menace de fin du monde qui nous est généralement brandie pour nous encourager à agir. Quelles conséquences de l’une et de l’autre image sur notre sentiment de puissance et de capacité même à agir ? Un grand soleil inonde la terre d’une énergie largement suffisante pour faire vivre plusieurs planètes. Le défi, en réalité, est moins moral que scientifique, et il s’adresse à notre imagination collective. Cessons de vouloir mobiliser les gens sur une culpabilité individuelle et construisons les outils pédagogiques qui les feront se sentir faire partie du collectif humain, non plus seulement comme victime mais comme inventeur.

Une interview récente du philosophe Bernard Stiegler par Aude Lancelin, sur le Média, (l’Entretien libre, 12/11/2018) fait écho à cette intuition que nous avions eue alors, et développe magistralement ce changement de perspective. Elle s’intitule Éviter l’apocalypse.

 

En voici quelques bribes : … “ou bien nous réinventons des savoirs, ce que les théoriciens des systèmes appellent des bifurcations”. La révolution ça peut être des barricades, mais c’est d’abord un processus de mutation intellectuelle et culturelle. Les enseignants se donnent généralement pour tâche de sauver un savoir constitué et le transmettre à leurs étudiants mais ces savoirs sont de plus en plus inopérants. La science respecte 4 domaines de causalité. Aujourd’hui tout est soumis à une seule, la causalité efficiente. (économique). Les savoirs constitués sont soumis à l’augmentation de l’entropie. Aujourd’hui les savoirs nous manquent gravement. On peut les produire. Il faut critiquer les philosophes à partir de : la théorie de l’entropie/néguentropie, et la théorie freudienne de l’inconscient. Bernard Stiegler.

Un atelier “chauve-souris” de Corinne et Françoise en août à Nohèdes convoquait la culture, la littérature, et la diversité des cultures et des langues à l’appui d’une démarche de questionnement des sentiments d’inquiétude et de méfiance que provoquent chez nous les chauve-souris. Elle créait l’intérêt et des sentiments d’attachement vis-à-vis de l’animal.
Mais d’abord et surtout, au fond, je crois que l’atelier avait provoqué un plaisir mobilisateur d’un type particulier.

Ce que la sémiotique m’a permis de découvrir dans l’analyse des situations d’apprentissage, en effet, c’est qu’une situation de réussite est nécessairement une situation de création. Pourquoi ? parce que la création est à la fois heuristique (productrice de sens et de découvertes) et narcissisante (ou re-narcissisante) pour ceux qui la vivent. Se sentir, dans des situations de création, membre à part entière, comme être de langage, de la grande communauté des humains est une expérience narcissisante. On se sent aimable et on s’aime soi-même en train d’apprendre quelque chose qui nous rend aimable à nos propres yeux, et d’autant plus aimable que ce sentiment nous relie aux autres au lieu de nous y opposer (penser aux nombreuses situations d’apprentissage où les personnes sont mises en concurrence les unes avec les autres).

NB : L’image du darwinisme que donnent les émissions et le livre de  Jean-Claude Ameisen (Sur les épaules de Darwin, France Inter) entre autres, est pleine d’inspiration.