La voie de ses maîtres


Pierre Cordesse

1986

Note de lecture : Les Armoires Vides d’Annie Ernaux.

Annie Ernaux, dont la réussite littéraire a été consacrée par l’obtention du prix Renaudot 1964 pour le récit La place témoigne, dans un roman précédent Les Armoires vides, des difficultés d’adaptation scolaire que connaissent les enfants d’ouvriers confrontés à un monde différent. Dès son arrivée à l’école, la petite Denise se sent complètement dépaysée :

”Je n’ai jamais pleuré, je n’ai pas été malheureuse les premiers jours. Je ne reconnaissais rien, c’est tout”.

Elle se heurte bien évidemment aux différences de langage :

“Je comprenais à peu près tout ce qu’elle disait, la maîtresse, mais je n’aurais pas pu le trouver toute seule, mes parents non plus, la preuve c’est que je ne l’avais jamais entendu chez eux… Le vrai langage, c’est chez moi que je l’entendais,le pinard, la bidoche, se faire baiser, la vieille carne. Toutes les choses étaient là aussitôt, les cris, les grimaces, les bouteilles renversées”.

La réalité, la vraie vie, c’est l’épicerie- buvette d’une rue ouvrière que tiennent ses parents, les ouvriers en bleu et casquette, avec leurs histoires d’atelier,les échos de leurs conflits, de leurs rancœurs, de leurs luttes, les clients de l’épicerie et leurs problèmes d’argent, les ardoises impayées, les ragots du quartier, les histoires de sexe que l’on raconte à voix basse et qu’écoute avidement la fillette cachée sous la banquette du magasin. A l’opposé,

“l’école c’était un faire comme si continuel, comme si c’était drôle, comme si c’était intéressant, comme si c’était bien… tout le monde jouait à faire semblant.” “Deux mondes… tout consistait à passer tranquillement d’un monde à l’autre sans y penser. Ne s’étonner de rien. Ça ne s’est pas passé comme ça, j’ai mélangé les deux, souvent au début, pendant combien d’années?” . “Chez moi,j‘étais libre de puiser dans les bocaux, d’agacer les vieux soûlots, de parler comme les mots me venaient, du popu et du patois. Je vivais dans une belle unité”.

Cette belle unité, elle va la perdre peu à peu, car

les choses de mon univers n’avaient pas cours à l’école. Ni les retards, ni les envies, ni les mots ordinaires n’étaient permis. L’humiliation à l’école je l’ai apprise, je l’ai sentie. J’avais bien vu aussitôt que ça ne ressemblait pas à chez moi, que la maîtresse ne parlait pas comme mes parents, mais je restais naturelle, au début, je mélangeais tout.

Mais elle veut réussir, la petite Denise, et, soutenue par le projet de ses parents, elle va comprendre la règle du jeu, adopter le comportement, les manières, le vocabulaire voulus par l’institution.

J’ai fait une découverte, quelque chose de brutal et de beau, moi, la fille Lesur, empotée, gourde, je réussis très vite aux yeux de l’école, la lecture, les opérations, l’histoire, ça ne me coûte rien. Pendant deux ans, je suis assise à mon pupitre et je regarde les signes, les mots m’imprègnent, étranges et sans importance. Une fois le seuil de la boutique franchi, je retrouve ma vie ordinaire, pas celle de l’école, emberlificotée, trop douce… C’était la bonne période, entre huit et douze ans, j’oscillais entre deux mondes, je les traversais sans y penser. Il suffisait de ne pas se tromper, les gros mots, les expressions sonores ne devaient pas sortir de chez moi. A l’école, Je devais faire comme si c’était vrai et important, ce qu’on apprenait. Ne pas être différente.

Les deux mondes existent côte à côte sans trop se gêner, jusqu’à l’entrée en sixième. Mais peu à peu, les valeurs de l’école, des livres qu’elle dévore avidement, les belles manières, les histoires convenables qui intéressent la maîtresse, rapportées par les camarades de classe, filles d’opticien ou de gros commerçant, vont s’imposer comme les vraies valeurs, et elle va s’efforcer de se les approprier. Non seulement le beau langage, mais aussi les beaux objets, l’harmonie des couleurs, les vêtements élégants et chers, les mets délicats, tous ces éléments culturels des milieux qui sont représentés comme supérieurs, et auxquels elle va s’efforcer de s’identifier, vont s’imposer en opposition à ceux de sa famille.

Le bien, c’était confondu avec le propre, le joli, une facilité à être et à parler, bref avec le ‘beau’ comme on dit en cours de français ; le mal, c’était le laid, le poisseux, le manque d’éducation… Je devais ignorer la blouse blanche de ma mère, tachée de rouille dans le bas… ou le claquement de couteau de mon père quand il a fini de collationner sur le bout de la table, les lappements de soupe… Ils ne connaissent pas les usages, les politesses, ils ne savent pas quand il faut s’asseoir. Quand je rencontre des professeurs. avec eux, ils ne savent pas ce qu’il faut leur dire… des petits débitants, des gagne-petit, des minables.

Elle pense qu’ ils sont responsables de ses lacunes, de ses difficultés, et elle va les rejeter, eux et toute la famille , tout le milieu. Elle ne supporte pas leur vulgarité, leur manque d’éducation.

Je m’éloigne de plus en plus… absent. On me voit de moins en moins. Toujours à lire, jamais dans la boutique ou le café. Je ne suis pas comme eux, je ne leur ressemble pas. Je n’ai rien à leur dire… Pour m’en sortir, il fallait fermer les yeux, faire comme si je mangeais, lisais, dormais dans un vague hôtel. Surtout ne pas voir ce qui était moche, cracra, dépenaillé.

Elle se détache de plus en plus, et finit même par les haïr, ces parents responsables des humiliations subies, ces parents que

je vois bâfrer avec vulgarité, sans pudeur, leur seul plaisir… J’aurais aimé la discrétion, la mesure, la pudeur. À la place, la précipitation, le débordement, la saleté, ces bruits de nourriture…

Mais cette évolution, cette séparation, qui s’accentue parallèlement à la progression de ses études, du collège au lycée, puis à l’université, elle se fait dans la douleur.

Ne pas pouvoir aimer ses parents, ne pas savoir pourquoi, c’est intenable… Étrangère à mes parent, à mon milieu… je me haïssais moi-même de ne pas être gentille avec eux.

Et au bout du compte, alors qu’elle a comblé les espérances de ses parents, réussi à l’université, au Capes, en guise de bilan, elle constate:

“Même si je voulais je ne pourrais plus parler comme eux, c’est trop tard'”. “On aurait été plus heureux si elle n’avait pas continué ces études, qu’il a dit un jour. Moi aussi peut-être.”

Ainsi, au terme de l’évolution, la fille de la petite épicerie-buvette a concrétisé le rêve de ses parents d’une élévation dans ia hiérarchie sociale par la réussite scolaire, et, par là-même, est devenue si différente que leurs rapports se sont peu à peu réduits, dégradés, jusqu’à une quasi absence de communication. Un enfant d’ouvrier (ou de petit paysan), mais a fortiori les enfants d’immigrés et d’une façon générale les représentants des cultures « différentes” de la culture dominante à l’école (c’est-à-dire celle de la classe dominante dans la société) sont-ils fatalement conduits à renier leur culture, leur milieu, leurs parents, pour obtenir une réussite scolaire satisfaisante ? Sont-ils condamnés à ‘trahir’ leur classe ? Doivent-ils rejeter leurs parents, les jugeant, de par leur manque de culture ‘adaptée’, responsables de leur échec,plus ou moins minables et incapables de constituer une image d’ adulte à laquelle ils puissent se référer, à cette étape de l’adolescence décisive pour la construction de leur propre identité? Ou bien doivent-ils au contraire rejeter l’école pour rester solidaires de leur classe sociale? Le refus scolaire n’est-il. pas une résistance nécessaire au maintien de leur identité, de leur équilibre, de leur milieu”?

La culture ’bourgeoise’ est-elle l’outil indispensable pour maîtriser la science, les techniques, les arts? Peut-on, dans le cadre de la société actuelle, créer une nouvelle culture qui prenne en compte et intègre les éléments positifs des cultures minoritaires ? Pour cela, est-ce suffisant de libérer l’expression des enfants de tous les milieux en respectant et valorisant leur langage, leur culture, et tous les éléments reflétant leurs expériences de vie, les valeurs de leur milieu ? L’ouverture de l’école peut-elle constituer une solution ? Non pas la seule ouverture vers l’entreprise actuellement préconisée dans le cadre des jumelages, mais une ouverture réelle faisant participer les parents et tous les acteurs sociaux pour refléter les réalités complexes et contradictoires de la vie? Pour un enfant d’ouvrier n’est-ce pas une aliénation que de s’identifier et s’intégrer à la petite bourgeoisie par le biais de la réussite scolaire et la promotion sociale ? Mais n’est-ce pas aussi une aliénation que de se limiter à une culture ‘vulgaire’? L’accession à une culture supérieure, mais différente de la culture bourgeoise, doit-elle passer pour les ouvriers par des voies non-scolaires, et lesquelles? Autant de questions soulevées par ma lecture de ce petit livre si intéressant, et qui présente l’avantage d’être court et bon marché (édition folio-1600), deux raisons supplémentaires pour vous inciter à en faire votre profit.